mercredi 28 mai 2008
La vie selon Echban
Peu importe le froid qui étreignait la surface, elle aimait à conquérir les dômes souverains, fouetter de ses pieds nus l’herbe qu’embrasse le givre.
Le matin n’avait pas encore délié toutes ses promesses qu’elle sillonnait déjà la campagne, la querelle dans ses poches, le cynisme plein ouest.
- Asya, cesse de te suspendre à chaque sourire qui passe, ne vois-tu pas que le temps presse ? Je te prête bouche pour une fois, parole n’est pas coutume, ignore en la forme mais prends donc soin du fond !
- Je veux bien tendre l’oreille Echban, une seule suffira à ce que tu serines, des mois que tu uses les mots à vouloir m’enseigner la croyance. Vois-tu ces falaises ? Mes douces tentatrices, si j’allonge la foulée, je taquine le diable !
- Asya, je te sais déchirée, tes rêves au bord du vide, tes croyances au plus mal. Je suis de ta conscience l’ombre la plus dévouée, celle qui doit te faire lire au bord des larmes l’histoire des lendemains. J’ai agrippé le creux des tourmentes des siècles durant, de la détresse humaine, entendu tous les pleurs.
Il y eut des naufragés, des rescapés mendiants, des guerriers qui à terre, priaient toujours les astres, des amours diluviens lesquels se pendaient aux langues vipérines, des outrages brossés à l’envie malfaisante, des résumés trop courts, des idées trop étroites, tant et si bien qu’elles se coincèrent les fois dans l’échancrure d’un cœur.
Le courage est pugnace, l’esprit aspire au large, à des vents où chaloupent les songes les plus rebelles, à des vierges amers, des passions d’équinoxe, mille et un rugissants qui furieux nous enivrent.
Dans les creux de nos vagues, les rames au pire s’émoussent, au mieux vont élargir les horizons obscurs, l’enfer est loin derrière, les cadences secouent notre belle volonté d’écrire encore l’été, bien que l’hiver s’agrippe, austère et famélique.
Asya s’était assise, les jambes qui la portaient jusqu’alors exprimèrent une curieuse doléance. Elles réprimaient l’envie malsaine, se refusaient au moindre mouvement.
Ses paumes couvraient ces murmures intérieurs comme pour les empêcher de s’égrener tel un chapelet de prophéties aux mains d’une dévote.
Asya vivait l’abandon comme un état permanent de disgrâce, l’orphelinat lui avait enseigné les coups de poing au front, les morsures jugulaires, une panoplie extensible d’injures à laquelle elle s’abreuvait régulièrement.
Elle naquit sans amarres, aucun visage auquel rattacher sa mémoire.
Echban s’était imposé à son manque, naturellement, de ces esprits béquilles qui apparaissent un jour lorsque la solitude se tarit à la source, et le silence se complet au mutisme.
Il était son critique, son ami ennemi, le baume des jours mauvais, un pénible radoteur duquel, parfois, elle souhaitait pendre la langue haut et court.
Ce jour là elle était partie dans l’idée d’exécuter un saut, des mois qu’elle observait la pointe, que les crêtes agaçaient son tempérament.
Echban affolait sa détermination, les murmures se firent plus denses.
-Asya, Le courage est pugnace, la dignité semblable, la vie est haut placée prête à tous les désirs, les plus sombres s’échoient, les plus vifs vont t’aimer.
Regarde l’épervier au-dessus de ta tête, il n’a de cesse que de tourmenter Eole, il musèle le vent d’un Saint Esprit rieur, vois comme ses ailes battent, s’agitent à son entière volonté.
Asya, l’altitude te convie, lève donc les yeux.
L’espace était clos entre cette voix intérieure et le précipice, les jambes d’Asya refusaient de se soumettre, elles s’allongèrent au sol, le buste en fit de même.
- Echban, je le vois l’épervier, jamais il n’est tenté de s’écraser au sol. Crois-tu selon ta vie que je puisse l’imiter ?
Elle caressait la terre les yeux à demi clos, un timide sourire coincé à la commissure des paupières, Echban tenait toujours le dernier verbe.
Lubna
jeudi 8 mai 2008
Tant qu'il y aura Vénus
L’ensemble est méthodique, chaque objet se côtoie sans critiquer l’espace de l’autre.
Sur la table la tasse taquine les cendres, le livre reste page bée, quelques mégots s’effondrent dans la gueule de l’âtre, la nuit mime l’étal.
Il est là contemplatif, il n’attend pas grand chose, les yeux bas, rivés sur le crépitement des flammes. Son visage accuse de sombres imperfections, la ride est moqueuse, les traits craquèlent, l’ovale n’est plus qu’une large fissure offerte aux crocs du temps.
Le café sous sa langue a comme un goût de jeûne, les derniers mois furent maigres, le sucre est un luxe dont il connaît la forme, il en a juste oublié la saveur.
Il se souvient, ses rires à bras déployés, ses déhanchements fauves, la joie qu’égrenaient ses talons lorsqu’elle empruntait le couloir d’en face.
Elle fascinait son envie, il façonnait ses courbes de cette argile pourpre que convoitaient les saints.
Ses longs doigts épousaient chaque galbe d’une précaution d’orfèvre, qu’ainsi la ronde bosse rende au ciel le moindre accent de sincérité.
Il exaltait ses reins, appuyait sa cambrure d’une sensualité féline, corrigeait ses cuisses d’une fougue flatteuse.
Il modelait sa dévotion de longues heures durant, au seuil des pires souffrances, en oubliait le sommeil. Il chicanait l’aube comme en lui reprochant ses actes couperet, immuablement s’en suivrait le jour, la porte qui claque et les trottinements de sa demoiselle, vaporeux, alliciants à souhait.
Ces départs creusaient chaque fois plus profond sa solitude, il les épiait depuis la mansarde jusqu’à qu’ils s’évanouissent à l’angle de l’allée.
Elle lui concédait, à son insu, sa jeunesse, son sourire soyeux, ses attitudes crânes. Lorsqu’elle lui tournait ainsi le dos, elle offrait ses plus belles expressions, l’imaginaire comblait les cavités de son absence.
La déchirure qu’il éprouvait alors, intimait à ses mains de se remettre à l’œuvre, l’argile pérenne saisirait ses parfums, les tendres intonations de son buste.
La mémoire se façonnait au gré de sa ferveur, quitte à ce que ses muscles en saignent, que fulmine tout son soûl la fatigue, l’hommage se devait d’être vivant, fidèle, troublant de vérités.
Il revoit, le printemps, les clairons, la saison des amours, la cage d’escalier devenue trop austère, le mutisme du couloir d’en face.
Le vide s’est lassé d’attendre son retour, il sait que plus aucun bruit n’amusera ses affûts désormais.
Seul reste un stigmate grandeur nature, lequel défie, altier, le chêne centenaire de la cour commune, s’y pendent les regards, s’y attardent les paumes. La ronde bosse murmure la trouble tentation de tous ses membres, elle transpire charnelle, elle soupire les désirs.
D’aucuns diraient qu’elle vit tandis que lui se meurt.
Lubna








